6 octobre 2013

Une pensée cacophonique

Par Jean-Sébastien Marsan

(Texte d’opinion publié dans Le Kiosque Médias, blogue du journaliste indépendant Claude Marcil, le 6 octobre 2013.)

Un professeur du Département des littératures de l’Université Laval a commis, dans Le Devoir des 5 et 6 octobre 2013, un texte d’opinion sur la « fin » de la musique et de l’Occident — rien de moins. Un bijou de prétention et de confusion qu’il vaut la peine d’analyser paragraphe par paragraphe. Vous verrez, c’est édifiant.

L’auteur, Éric Van der Schueren, affirme d’emblée que les formes « modernes » de la musique sont en train de mourir, et que c’est une bonne chose. Il ne précise pas au début de son texte ce qu’il entend par formes « modernes », se contentant de souligner : « et je ne parle pas de la musique dite savante, soit depuis le dodécaphonisme, voire le sériel ». Il laisse simplement tomber : « au moins une chose dans l’ordre de la production de l’esprit humain a sa fin et elle nous est tangible. La musique est finie, terminée. »

Quelle musique, au juste ? (Non mais, appréciez ce ton sentencieux : « au moins une chose dans l’ordre de la production de l’esprit humain »…)

Au deuxième paragraphe, l’auteur précise un peu l’objet de sa pensée :

« Les tentatives lamentables sinon désastreuses de la maintenir, en la revisitant dans ses grands classiques au gré des modes “disco” ou plus proches, voire, à l’inverse, depuis quelques décennies, d’accompagner quelque chanteur ou chanteuse “dans le vent” d’orchestres symphoniques dirigés par des chefs contraints, complices ou, plus malheureusement pour eux-mêmes, désespérés de remplir leur salle. »

Ah, on saisit mieux de quelle musique il s’agit. On suppose que l’auteur déteste la cinquième symphonie de Beethoven en disco sur la trame sonore de Saturday Night Fever (1977) ou le Symphonique n’Roll de Diane Dufresne (1988).

Le troisième paragraphe du texte d’Éric Van der Schueren se lit ainsi :

« Pour qui tient en main une partition de telle partita de Bach ou réécoute pour la énième fois l’Agnus Dei de la Messe du couronnement par Mozart, la chose est entendue : si musique il y a, elle a été et ne tient que dans ces actes, réservés, pour une élite, moins ici question sociologique, soit détermination de profession, de sexe, etc. »

Enfin, c’est plus clair : Éric Van der Schueren ne jure que par la musique classique. Pour lui, c’est « la » musique. (Et encore ce ton sentencieux : « si musique il y a, elle a été »…)

Il a bien le droit d’aimer ça, la musique classique. Mais on lui pardonne moins sa condescendance : « Pour qui tient en main une partition de telle partita de Bach » et « ces actes, réservés, pour une élite »…

Le quatrième paragraphe est le plus ampoulé, le plus confus.

« Se pose alors la vraie question. Ils ont foulé les ruines restées de Rome ou d’autres civilisations, d’empires. En avaient-ils conscience ? On peut penser que non, tant ils se sentaient dans une continuité, ces gens dont je parle, aujourd hui poussières trop mêlées pour être à jamais assujetties à une identité propre. Mais ils l’ont foulé, ce sol, ont vu ces ruines, en ont pris pour certaines les pierres et bâti leurs palais à l’identique de ce qu’ils croyaient avoir été ceux de leurs lointains prédécesseurs. Le politologue nous dira, sans égard pour cette expérience trop triviale, que l’Empire n’est pas mort : il a survécu en Charlemagne et sa suite. Nous sommes dans la continuité, certes avec des ruptures, mais non des interruptions, pire encore : une fin irréversible, qui ne nous laisse que deux options : la prostration nostalgique ou la contemplation morose d’un présent qu’actualise perfidement notre conscience du désastre sous nos yeux. »

J’ai lu ces phrases à plusieurs reprises, avec un effort sincère pour comprendre. Il m’a fallu du temps pour percevoir la signification de ce passage — du moins, j’espère avoir compris quelque chose. (Et j’ai la désagréable impression que l’auteur se contrecrisse que je mette du temps et des efforts à décrypter son texte…)

Si je comprends bien le quatrième paragraphe (et c’est un gros « si »), les compositeurs « modernes » que l’auteur n’aime pas auraient puisé dans le passé sans le savoir, leur musique serait moins « moderne » qu’elle en a l’air.

Le cinquième paragraphe débute par une sentence-choc : « Il n’y aura plus de musique. » Puis l’auteur nuance : « Pas comme nous l’avons entendu pendant tant d’années. » Ah bon ? On attend une explication.

La suite de ce paragraphe n’explique rien, l’auteur préférant digresser :

« Mais ces années, avouons-le, ont été courtes : un compositeur n’existait que du temps de son vivant. Zelemka, passé à l’as, son mécène complice en la chose, après sa mort ! Il en a presque été ainsi de Bach ou de Mozart ; il aurait très bien pu en être de même de Beethoven et, n’eût été le courage de Brahms, bravant les flammes pour sauver certaines des pages majeures du génie humain, de Brahms lui-même. »

Éric Van der Schueren rappelle ici une banalité historique : plusieurs compositeurs classiques de talent ont été oubliés, estimons-nous chanceux que les partitions de Bach, Brahms et Mozart aient traversé les siècles jusqu’à nous.

Le sixième paragraphe nous ramène au propos :

« Benjamin Britten, mort en 1976, n’est-il pas l’exemple le plus éclatant de la fin de la musique ? De ses opéras à sa musique de chambre, prodigieuse, il n’est finalement qu’un attardé, le fruit le plus incongru de l’académisme musical, qui, figeant son enseignement sur des modèles pérennes et incontestables, n’a fait que retarder l’évidence : qui oserait mettre en juste contemporanéité Britten et les Beatles ! Et John Lennon ne fut pas un moindre mélodiste que ne le fut son compatriote ou ne le fut, brouillon, bien souvent, Schubert, ou, exécrable trop souvent, Tchaïkovski. »

Enfin, l’auteur argumente avec un cas concret : le Britannique Benjamin Britten, qui a composé des opéras, de la musique de chambre, des œuvres vocales, etc., des années 1930 à 1970, aurait un style académique, se révélerait moins moderne et doué que les Beatles. D’ailleurs, John Lennon serait meilleur mélodiste que Schubert ou Tchaïkovski, selon l’auteur. (Pourquoi pas ? Ça se discute. Mais l’auteur n’a pas envie de discuter, ses jugements sont sans appel : Benjamin Britten est un « attardé », Tchaïkovski est « exécrable », etc.)

Nous sommes au sixième paragraphe et on commence à comprendre où l’auteur veut en venir. Au début de son texte, il s’en est pris à un certain modernisme musical, il a proclamé son admiration pour la musique classique (surtout celle du XVIIIe siècle, Bach et Mozart par exemple) ; pour étayer son propos, il a critiqué un compositeur moderne (Benjamin Britten), qui serait moins talentueux que les Beatles. Six paragraphes alambiqués et pédants pour en arriver là…

Voici la conclusion de son texte d’opinion : « Mais à parler de la sorte, je retarde le point » — en effet, Chose, ça fait six paragraphes que tu tournes autour du pot — : « il nous est donné de penser, sans doute, pour la première fois, dans l’histoire occidentale, la question de la fin. Mais nous le devons à partir d’un objet que nous n’aurions pas soupçonné en être l’aiguillon : la musique. La fin de quoi et, surtout, pourquoi — pour quoi ou vers quoi, ce qui est la même question. »

Ouf !

Alors, je résume pour vous : c’est l’histoire d’un gars qui n’aime pas la musique « moderne » (et il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de la musique « savante », seulement la musique « moderne » qui n’est pas savante, genre Benjamin Britten), un gars qui admire Bach, Mozart, Brahms (partitions en mains, n’est-ce pas), qui est convaincu que la musique « moderne » n’a rien de neuf, que c’était mieux dans le bon vieux temps de la musique baroque. Autrement dit, que la musique a cessé d’évoluer. Ce qui l’amène à prédire, en extrapolant à l’os, que l’Occident, pour la première fois de son histoire, doit penser « la question de la fin ». Et il conclut par une phrase tarabiscotée, insignifiante, ultime insulte à l’intelligence du lecteur : « La fin de quoi et, surtout, pourquoi — pour quoi ou vers quoi, ce qui est la même question. »

Comme dirait le chroniqueur du Devoir Jean Dion : « Hé ben. »

(Personnellement, je suis en total désaccord avec le propos d’Éric Van der Schueren. Nos institutions culturelles, radios, télévisions, orchestres symphoniques, etc., ne font pas assez de place à la musique orchestrale du XXe siècle ; nous entendons constamment les mêmes œuvres archi-connues de Bach, Mozart, etc., parce que les programmeurs se disent : « Le public aime ça, alors on va lui donner ce qu’il aime, et on finira l’année sans déficit. » Ce manque de culture et de vision contribue malheureusement à perpétuer le snobisme d’un certain public qui se persuade que la musique classique est plus « cultivée », plus « noble » et plus « spirituelle » que la musique du XXe siècle et de notre époque.)