11 juin 2024

Seconde guerre civile américaine : êtes-vous prêts ?

Par Jean-Sébastien Marsan

(Article publié à l’occasion de la sortie de l’ouvrage Se libérer par la déconsommation.)

Depuis quelques années, des spécialistes de la politique américaine redoutent que les États-Unis sombrent de nouveau dans une guerre civile. Les spéculations vont bon train, mais une question n’a pas fait les manchettes : qu’est-ce qui peut nous arriver, au Canada, si les Américains se mettent à s’entretuer ?

Le saviez-vous, la première guerre civile américaine (1861-1865) a débordé des frontières des États-Unis. Installés à Montréal et à Toronto, des confédérés ont orchestré de l’espionnage et des attaques militaires contre leurs adversaires.

Le Royaume-Uni, d’abord neutre, a failli se lancer dans la mêlée en 1861 lorsqu’un navire de guerre américain a arraisonné un paquebot britannique au large de Cuba. Londres a envoyé des milliers de soldats dans ses colonies (qui ne s’appelaient pas encore la Confédération canadienne) en prévision d’une invasion américaine, qui n’a heureusement pas eu lieu. Mais la guerre civile américaine a quand même été marquée par des tensions et des accrochages côté canadien. (Voir « La guerre de Sécession et le Canada » dans L’Encyclopédie canadienne.)

À l’époque, avait-on anticipé une offensive des troupes américaines au Canada ?

Ne plus faire l’autruche

Face à un péril existentiel, l’humanité a la mauvaise habitude de se mettre la tête dans le sable. En août 1914, en Europe, on se disait que la guerre ne durerait pas. Dans les années 1930, tant de gens n’ont pas pris Adolf Hitler et le nazisme au sérieux. Au début de 2020, presque tous les gouvernements de la planète ont ignoré les alertes de l’Organisation mondiale de la Santé sur un coronavirus détecté en Chine. Et que dire, de nos jours, de la procrastination face à la crise climatique…

Cessons de faire l’autruche. La dégradation du climat politique américain nous expose à une poudrière. Le nombre d’armes à feu en circulation chez les particuliers aux États-Unis est supérieur au nombre d’habitants et ce pays fourmille de groupuscules d’extrême droite. La frontière canado-américaine est la plus longue du monde (8 890 kilomètres), facile à traverser hors des postes frontaliers, impossible à militariser d’un océan à l’autre, et la majorité de la population canadienne vit à moins de 100 kilomètres de cette limite territoriale. Qui nous protégera ?

De plus, l’enjeu économique pèse très lourd. Depuis l’Accord de libre-échange canado-américain de 1988, les deux pays sont imbriqués. « Nous sommes les plus grands partenaires commerciaux l’un de l’autre, avec près de 3,6 milliards de dollars de biens et de services qui ont franchi la frontière chaque jour en 2023 », indique Affaires mondiales Canada. Plus de 2,2 millions d’emplois au Canada dépendent des exportations vers les États-Unis.

Prévoir le futur avec Jacques Attali

Que pourrions-nous faire au Canada, sur le plan individuel, si les États-Unis s’enfoncent dans des hostilités intestines ? Un auteur, Jacques Attali, a proposé une recette.

Si vous ne connaissez pas cet intellectuel français, voici une mini biographie. Né en 1943, polytechnicien, économiste, haut fonctionnaire, conseiller de plusieurs présidents de la République, architecte de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, fondateur d’organisations humanitaires internationales, auteur de 86 livres très variés : romans, théâtre, biographies de Blaise Pascal, Diderot, Gandhi, Marx, essais sur l’économie, la géopolitique, la prospective, les religions, l’éducation, les médias, l’alimentation, etc. Jacques Attali a suscité des controverses, certains le détestent (à gauche, on l’accuse de pencher à droite ; à droite, on lui reproche d’être de gauche), mais peu importe ici. Sa vision de la prospective, spécialité à laquelle il a consacré plus de 30 ouvrages, permet de mieux cerner les enjeux d’une nouvelle guerre civile made in USA.

Dans son essai Comment nous protéger des prochaines crises ? (Fayard, 2018), Jacques Attali distingue trois principes à partir desquels il élabore des stratégies de survie.

Premier principe : « la lucidité ». Entre l’optimiste béat et le pessimiste paranoïaque, l’individu lucide s’efforce de voir la réalité en face. Pour revenir au spectre d’une guerre civile américaine, le pire facteur d’instabilité est l’ex-président et candidat républicain Donald Trump, qui ne cache pas ses pulsions autocrates et son mépris de l’État de droit, n’a jamais accepté sa défaite lors de l’élection présidentielle de 2020, ne veut pas admettre un verdict de culpabilité au terme d’un procès criminel à son encontre et refuse de s’engager à reconnaître une éventuelle victoire de son rival démocrate Joe Biden lors de l’élection du 5 novembre 2024. Trump, capable de fanatiser ses partisans, va foutre le bordel l’automne prochain qu’il soit élu ou non. La situation pourrait devenir explosive. Soyons lucides : préparons-nous au pire des scénarios, une guerre civile. (Et si cette dernière n’éclate pas, tant mieux.)

Second principe : « la combativité ». Ne pas renoncer, ne jamais paniquer. Se prendre en main, chercher des solutions, passer à l’action.

Troisième principe : « on ne peut échapper à une crise, ici et maintenant, de quelque nature qu’elle soit, qu’en agissant dans l’intérêt des générations suivantes », écrit Jacques Attali ; « si les générations futures vivent plus mal que nous, qui financera nos retraites ? Qui s’assurera que le climat est vivable ? Qui maintiendra l’ordre et la sécurité dont nous aurons nous-mêmes besoin ? Enfin, si on avait, il y a dix, vingt ou trente ans, pensé aux générations futures, on n’en serait pas là. »

En fonction de ces trois principes, Jacques Attali propose quelques stratégies :

  • Analyser les risques. Votre emploi et la qualité de vie de vos proches dépendent-ils du marché américain ? Si oui, êtes-vous en mesure de trouver un autre gagne-pain ? Si vous détenez des actifs aux États-Unis (un condo en Floride, un chalet à un jet de pierre de la frontière, des investissements…), pouvez-vous les protéger ? Ce projet de vacances familiales à Disney World, est-ce une bonne idée ? En somme, comment mettre vos finances personnelles et votre famille à l’abri ?
  • Trouver des alliés. Qui pourrait vous venir en aide si votre emploi ou votre sécurité se trouvaient affectés par la violence aux États-Unis ? Des proches, des organisations de la société civile, l’État ? (Au fait, quelle est la stratégie du gouvernement du Canada face à l’éventualité d’une seconde guerre civile américaine ?)
  • « Danser près de la porte ». Jacques Attali invite son lectorat à imaginer une salle de bal à l’ancienne, avec de magnifiques danseurs et danseuses, un buffet bien garni, et un chandelier placé trop près des rideaux… La salle ne compte qu’une seule sortie de secours. Les rideaux s’enflamment ? Les convives se précipiteront, paniqués, vers la sortie. Il serait plus prudent de danser près de la porte, en mesure de déguerpir dès que la situation devient périlleuse. De la même manière, se préparer à l’hypothèse d’une guerre civile aux États-Unis n’empêche personne de profiter de la vie, de danser pendant que — jusqu’ici — tout va bien, mais il faut demeurer sur le qui-vive. Autrement dit, votre mode de vie vous permettrait-il de vous adapter rapidement, sans préavis, à une situation de crise ?
  • Planifier le sauve-qui-peut. En dernier recours, si un état de crise devenait intenable, seriez-vous capable de trouver refuge quelque part ? Rappelons qu’à Ottawa en janvier-février 2022, lorsque les soi-disant « convois de la liberté » (influencés et soutenus par l’extrême droite américaine) ont pris le centre-ville en otage, des résidents ont déserté leur domicile, d’autres ont abandonné leur commerce. Fuir, quelle terrible épreuve… surtout lorsqu’on n’a pas eu le temps de l’anticiper.

Jacques Attali, dans Le monde, modes d’emploi : comprendre, prévoir, agir, protéger (Flammarion, 2023), souligne que « le pouvoir, comme la liberté, commence par la prévision. » Cela vaut tant pour un individu que pour un pays ou une organisation.